Interview croisée Barbara Falk (DR AURA) et Alexis Rouque (DR PACA), pour le réseau Alter Egales

Barbara Falk et Alexis Rouque

1. Bonjour Barbara et Alexis. Merci de répondre au micro d’Alter Egales. Vous êtes respectivement à la tête de deux directions régionales de la Banque des Territoires depuis environ un an. Pourriez-vous vous présenter et préciser les temps forts de votre carrière ?

Barbara Falk  : Nous sommes tous les deux arrivés à la Banque des Territoires récemment, à quelques mois d’intervalle, mais nous nous sommes croisés souvent depuis presque 20 ans, notamment à la Cour des Comptes dont nous sommes tous les deux issus administrativement.
Avant d’arriver en AURA (NDLR : Auvergne Rhône Alpes) à la Banque des Territoires, j’étais directrice générale des services de la Métropole de Metz, dans le Grand Est. J’ai été également directrice de cabinet du préfet des Bouches-du-Rhône et directrice des finances de l’Institut de France. J’ai eu plusieurs postes au sein des juridictions financières, notamment comme secrétaire générale adjointe.

Alexis Rouque : Je suis un peu la preuve vivante du fait que le système de la fonction publique, si critiqué, a aussi ses vertus : parce que les concours internes permettent de gagner en responsabilité, je suis passé de la douane à la Cour des comptes ; et parce que le statut permet les mobilités, je suis passé par un cabinet ministériel, un établissement public, une fédération professionnelle et maintenant la Banque des territoires. Cette diversité d’expériences, entre public et privé, c’est une chance incroyable dans une vie professionnelle.

 

2. Qu’est ce qui fait la particularité de votre Direction ? Pouvez-vous nous donner quelques chiffres en termes de diversité ?

BF : La DR AURA est composée de 90 collaborateurs, situés sur les trois sites de Lyon, Clermont-Ferrand et Grenoble. Elle est plutôt un exemple en termes de diversité, de manière générale, et de féminisation des postes de direction. Au sein du CODIR, vous trouverez trois femmes et un homme, avec des profils différents et très complémentaires. Et au sein du CODIR élargi, nous sommes à 40% de femmes.

AR : Au contraire d’AURA, malheureusement, notre ligne managériale est peu féminisée : une femme sur 5 directeurs territoriaux, une femme sur 4 membres du CODIR – encore n’est-elle arrivée que très récemment. Inversement, nous n’avons qu’un homme parmi l’équipe de chargés de relations clientèle. Or je crois beaucoup, pour l’efficacité des organisations, au fait de se « frotter le cerveau » entre gens différents, et le genre fait partie de ces différences. Donc il faut tendre vers la féminisation des équipes trop masculines, et vers la masculinisation des équipes trop féminines. A l’échelle d’un bassin d’emploi de 65 personnes, c’est un travail de longue haleine ... D’autant que la parité doit être aussi qualitative que quantitative : au Port de Paris, nos équipes étaient bien paritaires, mais une parité bien amère dans laquelle 40 assistantes soutenaient 40 ingénieurs …

 

3. Quel est votre point de vue sur l’évolution de l’égalité femmes hommes, en particulier au niveau législatif ?

BF : Je vois vraiment une évolution dans la prise de conscience de ces questions depuis que j’ai commencé ma carrière dans le secteur privé puis l’administration. Une plus grande attention est portée à la lutte contre les stéréotypes, à l’évolution des comportements et à la progression des carrières des femmes. C’est sur ce dernier point je crois que les évolutions législatives et ce qui en a découlé ont été le plus fortes : quand vous avez un objectif à terme de nommer 40% de femmes, par exemple dans les conseils d’administration ou comme préfet, cela oblige l’organisation à repenser toute sa politique RH, dès le stade des débuts de carrière, afin de disposer des viviers nécessaires quelques années plus tard.

AR : J’appartiens à la génération qui aura vu la bascule se faire entre un système conçu par des hommes et pour des hommes et un système dans lequel on égalise les chances entre les femmes et les hommes. Quand j’ai commencé à travailler, il y a 25 ans, il y avait bien des cheffes de bureau et des sous-directrices, mais elles s’occupaient beaucoup de communication et de fonctions support … Aucune n’était plus haut placée, et chacune d’elles avait dû subir sa part d’avanies et d’humiliations pour en arriver là. J’ai aussi vu arriver le congé paternité et la puissance du message qu’il véhiculait sur les transformations du partage des tâches. Ma génération n’a pas rencontré le succès dans beaucoup de politiques publiques : elle aura au moins fait bouger les lignes sur ce sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

4. Altérité, égalité et diversité sont les valeurs cœurs d’Alter Egales, le réseau mixité du groupe Caisse des dépôts. Comment celles-ci résonnent-elles pour vous au quotidien ?

BF : Je pense qu’Alter Egales vise exactement le bon objectif : l’idée n’est pas de féminiser les postes, mais d’assurer la mixité au sein des organisations, car c’est aussi la meilleure garantie de performance globale. Une structure qui ressemble à ses clients, c’est à dire pour nous Caisse des Dépôts à la société dans son intégralité, est nécessairement plus réceptive aux évolutions qui sont nécessaires pour développer son activité.

AR : au quotidien, j’essaye de m’appuyer au maximum sur les avis des équipes et de faire vivre un esprit de collégialité, parce que c’est de la variété des opinions qu’émerge souvent la bonne décision. Cet objectif implique d’avoir des équipes diverses, et de rester ouvert à différents points de vue. C’est dans cette logique que la féminisation prend tout son sens, mais au même titre que d’autres diversités, d’âge, d’expérience, de parcours etc. Un homme (ou femme) seul(e) est en mauvaise compagnie : il lui faut se nourrir des idées d’autrui !

 

5. Dans vos missions de Directeur régional, comment qualifieriez-vous votre engagement en faveur de l’égalité femmes-hommes ? Pouvez-vous l’illustrer par un exemple concret ?

BF : Je suis toujours très attentive à corriger les biais que nous pourrions avoir naturellement dans nos comportements, et à bien faire attention dans les occasions où nombre de femmes se mettent traditionnellement moins en avant, par exemple lors de réunions animées ou lors d’entretiens de recrutement. Au sein de la direction régionale AURA, il y a entre les collaborateurs un vrai respect de leur diversité mutuelle et, comme je le disais, nous avons une réelle mixité dans notre équipe à tous les niveaux.
J’avoue qu’il m’arrive par contre bien souvent, lors d’activités de représentation externe avec nos partenaires du secteur public ou privé, d’être interpelée par le fait que je suis la seule femme sur la photo …

AR  : j’essaye de me remettre en question, parce qu’à l’instar de beaucoup d’hommes (comme de femmes, d’ailleurs !), je suis l’héritier d’une somme de représentations, d’habitudes, de réflexes ou de faiblesses qui ne vont pas toujours dans le sens de l’égalité. Le sujet me préoccupe en tant que manager, parce qu’il est complexe : dans ces cas-là, le plus difficile n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître ! C’est particulièrement vrai pour les décisions en matière de promotion et de recrutement, qui sont des leviers puissants du changement et des signaux auxquels les équipes sont très attentives. Je cherche à prendre les décisions les plus justes possibles, ce qui n’implique pas de privilégier systématiquement les femmes, mais de veiller à ce que leur genre ne soit un obstacle à rien. Cela étant, j’assume d’avoir délibérément saisi la première occasion de féminiser notre CODIR 100 % masculin en recrutant une secrétaire générale … aidé en cela, à mon grand soulagement, par le fait que les candidatures féminines étaient toutes excellentes !

 

6. Le réseau Alter Egales œuvre à la promotion de la mixité au sein du Groupe et sur tous les territoires. Quelle importance a pour vous la présence d’un tel réseau au niveau régional ?

BF : C’est important pour nos collaboratrices qui souhaitent échanger et parler de leur expérience d’avoir un correspondant en local et de savoir qu’il existe un groupe de collègues qui portent ces sujets et vers lesquels elles peuvent se tourner. C’est important également pour nos collaborateurs, car la mixité est le souci de tous et de plus en plus d’hommes s’engagent…

AR : le premier rôle du réseau, de mon point de vue, c’est de faire vivre un sujet sur lequel, sans une discipline collective constante, le recul serait inévitable, parce que l’inertie de la société dépasse encore de loin la dynamique du changement. Il faut sans cesse sensibiliser, expliquer, interpeller, susciter le débat, encourager toutes celles et tous ceux qui veulent porter cette transformation. En cela, il doit s’adresser autant aux femmes qu’aux hommes, parce qu’en réalité, si nous sommes d’un genre différent, nous avons le même registre de représentations, et nous ne pourrons le changer qu’ensemble.

 

7. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui débutent leur parcours professionnel ?

BF : De ne pas se fixer de limites a priori… et de ne pas avoir peur de mener de front leur carrière et leur vie personnelle. D’autant plus que nous avons la chance d’être dans une organisation qui le permet et le promeut.

AR : De résister aux tailleurs de bonsaïs, c’est-à-dire tous ceux qui, dans les organisations, découragent l’initiative des jeunes, hommes ou femmes, les empêchent de s’épanouir et de donner le meilleur d’eux-mêmes, et qui voudraient en faire des anciens avant de leur avoir laissé le temps de vieillir ! Dans les entreprises et les administrations, je trouve qu’on traite les juniors à peu près aussi maladroitement que les seniors, et c’est un sujet qui transcende les genres, malheureusement.

 

8. Et pour finir, Barbara, un homme qui vous inspire ? Alexis, une femme qui vous inspire ?

BF : Je rendrais volontiers hommage à Mikhail Gorbatchev, récemment décédé. Il a eu le courage de renoncer au pouvoir absolu, de lever le carcan de contrôles qui enserrait la société et d’accepter de laisser agir l’aspiration à la liberté. C’était courageux…

AR : mes deux filles de 20 et 24 ans, l’une étudiante, l’autre jeune active. Elles poussent gentiment leur père à corriger ses habitudes héritées d’une éducation assez « XXème siècle » ... Elles partagent surtout ce qu’elles vivent en tant que jeunes femmes, ce qui m’ouvre les yeux sur beaucoup de réalités qui m’échappaient, ou que je ne savais pas voir. D’une certaine façon avec leur frère et leur maman, notre avons constitué notre propre petit réseau Alter égales !

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