Alter Egales
Le réseau mixité
du groupe Caisse des Dépôts

« L’égalité des sexes est une valeur fondamentale de l’Union européenne » Interview d’Irena Moozova, Commission européenne

Interview Irena Moozova - Commission européenne

Irena Moozova, en tant que Directrice pour l’égalité et la citoyenneté auprès de la Commission européenne, Alter Egales est ravie de vous interviewer à l’occasion de la Journée de l’Europe, le 9 mai, qui célèbre la paix et l’unité en Europe. Premièrement, pourriez-vous commenter la situation actuelle et les développements à venir, en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, au sein des États membres ?

Bonjour Alter Egales ! Tout d’abord, je tiens à vous remercier pour cette aimable invitation à célébrer la paix et l’unité en Europe, en ce 9 mai. Cette date est véritablement importante pour tous les Européens, moi y compris !
L’Union Européenne (UE) s’est fondée sur l’égalité des sexes. C’est l’une des valeurs fondamentales, constitutrice et recherchée par le projet européen. L’Europe développe et met en œuvre de nombreuses politiques à ce sujet. Le 5 mars dernier, nous avons présenté Le rapport sur l’ égalité entre femmes et les hommes au sein de l’UE . Celui-ci s’inscrit dans la lignée de la stratégie relative à l’égalité entre les sexes, adoptée en 2020. Ce rapport démontre, qu’au sein de l’UE, les progrès en matière d’égalité des sexes ont été lents, et même, dans certains domaines, ont reculé. Cela renforce l’idée qu’il est crucial de constamment poursuivre nos efforts.
Malgré les effets néfastes sur l’égalité des sexes, de la crise sanitaire et économique actuelle, la Commission européenne (CE) a pris des décisions très importantes, en particulier en ce qui concerne les violences sexistes. En 2020, nous avons adopté la première « Stratégie de l’UE relative aux droits des victimes - 2020-2025 » afin de garantir aux victimes l’accès à une protection et à un soutien optimum. En outre, la Commission a traité la problématique de la violence en ligne, qui, malheureusement, frappe beaucoup plus durement les femmes. Nous avons publié une proposition intitulée « The Digital Services Act / Législation sur les services numériques ». Celle-ci clarifie les responsabilités des principales plateformes en ligne. Elle contribue à rendre l’Internet, un espace plus sécurisé pour les femmes. A l’heure actuelle, la CE prépare une initiative législative spécifique, visant à mieux soutenir les victimes et à renforcer les poursuites contre les auteurs de violences sexistes. Une consultation publique a débuté en ce sens en février. Par ailleurs, nous avons proposé des mesures contraignantes afin d’aborder les écarts persistants entre les femmes et les hommes sur le marché du travail, dans l’objectif d’assurer un maximum de transparence au niveau des salaires.
L’égalité est au cœur du plan d’action sur le socle européen des droits sociaux. La CE conforte des objectifs très ambitieux pour renforcer la participation des femmes au marché du travail. De même pour l’éducation et les services à la petite enfance. Ainsi, la CE accompagne les Etats membres pour transposer la Directive de 2019, portant sur l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée des parents et des tuteurs (EU Work-life Balance Directive). En outre, au sein de l’UE, nous nous efforçons d’être exemplaires. Nous veillons à une participation égale entre les femmes et les hommes, dans la prise de décisions politiques. Pour la première fois, le collège des Commissaires est parfaitement équilibré, 12 femmes parmi les 26, et notre Présidente est une femme !
Enfin, nos actions ne se limitent pas aux politiques européennes internes. Nous développons des actions en dehors de l’UE. En 2020, la Commission a adopté le « Plan d’action de l’UE pour l’égalité des sexes » (GAP), qui s’applique de 2021 à 2025. Il se concentre les mesures en faveur du soutien à l’égalité des sexes, au niveau mondial.

Quelle est votre opinion sur la situation actuelle en France de l’égalité femmes-hommes ?

En France, de mon point de vue, une attention particulière est portée à la participation égale des femmes dans le marché du travail. Il existe également des stratégies et des politiques importantes visant à soutenir les travailleuses. Par exemple, certaines mesures sont axées sur les responsabilités familiales, l’éducation familiale, préscolaire et parascolaire. Ce que j’apprécie le plus c’est l’accent mis sur le soutien des femmes à des positions de leadership et pour la gouvernance partagée. D’ailleurs, la France est l’un des meilleurs pays de l’UE en termes de participation des femmes à des postes importants dans les secteurs privé et public.

Les questions liées à l’égalité des sexes sont cruciales. Comment les décririez-vous ?

Au sein de la CE, il est capital de créer une union qui promeut l’égalité entre les genres. Une union où femmes et hommes, filles et garçons, de tous horizons, soient égaux en droits et en devoirs. Atteindre une égalité réelle entre les femmes et les hommes est incontournable pour garantir une union juste et prospère, notamment en termes économiques. Je le répète, nous considérons l’égalité des sexes comme une valeur fondamentale !
Sans une égalité des chances entre les femmes et les hommes, il sera impossible de construire et pérenniser une Europe forte et compétitive. Surtout, au regard de l’impact terrible sur l’égalité des sexes de la crise actuelle de la Covid19. Les femmes ont été et demeurent en première ligne, en tant qu’infirmières, aides-soignantes ou encore enseignantes.
De plus, nous devons penser sur le long terme et s’assurer que l’égalité des sexes sera au cœur de la relance. Notre ambition est de faire naître des sociétés meilleures et égalitaires. L’une des solutions réside dans les financements tel que Le plan de relance pour l’Europe.
Permettez-moi d’ajouter que, dans de nombreux États membres, tel qu’en France, durant la crise, la violence envers les femmes a considérablement augmenté. Bien que des mesures ont été mises en œuvre, la situation reste critique.

L’égalité des sexes compte parmi les compétences de la Commission européenne. Elle a la capacité d’agir et d’impulser une dynamique forte. Pourriez-vous nous quels leviers vous souhaiteriez utiliser afin de générer des progrès en matière d’égalité des sexes et d’autonomisation des femmes ?

La Commission européenne détient la compétence de présenter des propositions législatives sur plusieurs sujets et notamment en faveur de l’égalité femmes-hommes. Il existe une base juridique solide sur cet enjeu pour l’emploi et au sein des entreprises. De plus, la CE agit au travers de programmes de financement, par exemple pour la lutte contre les violences sexistes. Ces projets ont un réel effet, sur le terrain.
L’avenir réside, à mon sens, dans l’intégration constante de la dimension de genre. Cette Commission a mis en œuvre des mesures pour assurer de meilleures perspectives dans ce domaine.
Récemment, la CE a lancé une « Proposition de règlement établissant des règles harmonisées sur l’intelligence artificielle (loi sur l’intelligence artificielle) » . Son objectif est d’examiner les questions d’égalité afin diminuer les biais de genre dans les algorithmes et qu’ils ne soient pas une simple réplication des préjugés sociaux. De plus, il y a malheureusement peu d’étudiantes dans le secteur du numérique et des nouvelles technologies. Pour y remédier, la Commission développe des projets, tels que les « coding days (journées de codage) ». Nous nous concentrons sur l’amélioration de l’éducation numérique, en particulier pour les femmes et les personnes âgées, car sans compétences digitales, vous manquez des opportunités.

Le 4 mars 2021, la Commission européenne a proposé une nouvelle Directive pour assurer la transparence salariale : un salaire égal pour les femmes et les hommes pour un travail égal. Pourriez-vous préciser sa finalité et ses moyens d’action ?

En 1957, lorsque le Traité européen a été adopté, le principe selon lequel les hommes et les femmes doivent percevoir un salaire égal pour un travail égalétait inscrit (actuellement à l’article 157 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ). L’égalité est l’un des fondements du projet européen. Malheureusement, le diable est dans les détails ! En effet, comment prouver que vous êtes injustement payé moins, en raison de votre sexe ? Si vous n’avez simplement pas d’indication sur combien les autres collaborateurs sont rémunérés ? Par conséquent, pour inciter l’ensemble des travailleurs à revendiquer un salaire égal, il convient de leur communiquer des informations précises sur les grilles de salaire dans leur secteur et leur métier. L’objectif est que chacun soit autorisé à disposer des données sur le salaire moyen des autres employés, effectuant le même travail.
Je tiens à souligner que le but est uniquement de s’assurer qu’il n’y a pas de préjugé sexiste lorsque l’on prend des décisions concernant la rémunération. En outre, durant les entretiens d’embauche, les recruteurs ne seront plus autorisés à demander aux candidats leurs salaires précédents.
En second lieu, nous souhaitons remédier à la sous-évaluation systématique des compétences des femmes, au moment de leur embauche. Nous recommandons d’instaurer un rapport reflétant les écarts salariaux. Si ce dernier démasque des inégalités injustifiées, alors les employeurs, accompagnés par les représentants du personnel, devront conjointement prendre des mesures efficaces afin d’y remédier.
Enfin, la proposition vise à faciliter l’application du principe « à salaire égal, travail égal » et à renforcer les mesures de son application.

L’écart de rémunération entre les femmes et les hommes est-il également un défi au sein des institutions européennes ? Est-ce que la nomination d’une femme à la Présidence de la Commission européenne (pour la première fois dans l’histoire) renforce l’ambition de la Commission sur l’égalité des sexes ?

Au sein des institutions européennes, à l’instar de tous les services publics, les salaires se basent sur des critères objectifs. Du début et au cours de la carrière, les conditions de rémunérations et de promotions, sont justes. Le risque de discrimination salariale, du fait du genre, est donc plutôt limité.
Le fait que pour la première fois dans l’ histoire, une femme, Ursula von der Leyen , aie été nommée Présidente de la Commission, a accéléré les actions et les mesures, en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ainsi, nous avons implémenté un nouvel objectif spécifique, visant à atteindre 50% de femmes dans toutes les structures de management. Pour la première fois également, une femme, Helena Dalli, a été nommée Commissaire à l’Egalité. En outre, en 2020, un service spécial ; le « Groupe de travail sur l’égalité », a été mis en place.
Permettez-moi d’ajouter qu’Ursula von der Leyen est notre meilleure Ambassadrice pour l’égalité femmes hommes à travers l’Europe. Elle se concentre sur ce sujet ainsi que sur la parité, et veille à ce que nos politiques ne soient plus aveugles sur le sujet du genre.

Au cours de votre carrière, vous avez occupé de nombreux postes de haut niveau sur la scène diplomatique. Pour votre pays, la République tchèque, ainsi que pour l’Union européenne. Quelles qualités ou compétences ces responsabilités exigent-elles ?

Tout d’abord, déjà enfant, mon rêve était de devenir une diplomate ! Malheureusement sous le régime communiste, les femmes n’étaient pas présentes dans ce domaine. Je suis d’ailleurs l’un des rares exemples, encore aujourd’hui ! Bien que j’aie réussi à intégrer le corps diplomatique tchèque, très vite, j’ai compris que cela ne serait pas une tâche aisée.
En ce qui concerne les compétences indispensables, je citerai en premier lieu : la passion et l’intérêt pour la diplomatie. Ces deux notions vont de pair avec une bonne préparation et une forte détermination personnelle. Il s’agit d’être ouvert d’esprit et juste. Ceci est extrêmement important, en particulier dans les instances et les forums bilatéraux et/ou multilatéraux. Votre crédibilité doit être solidement établie auprès de vos partenaires. La curiosité est aussi vitale. Lorsque vous êtes confrontés à des enjeux complexes, elle vous aide à atteindre vos objectifs, avec créativité.
Très important : il faut être un travailleur acharné et être prêt à consacrer de nombreuses heures à vos fonctions.
En tant que femme, je dirais qu’il est essentiel aussi de bénéficier d’un fort soutien de votre famille. Sans les encouragements de mon mari et de mes filles, je n’aurai pas pu réaliser ce que j’ai accompli ! Un grand et sincère merci à eux

Lorsque l’on entretient de grandes attentes pour changer la société, il est important de « de balayer devant sa porte ». Au quotidien, accordez-vous une attention particulière à la promotion de l’égalité femmes-hommes au sein de votre équipe ?
Premièrement, je parlerai de « la grande maison » : la Commission européenne. Dans le cadre de ce mandat (2020-2025), le pourcentage de femmes à des postes de direction, a augmenté de 40% à 44% et à des postes de haute direction, de 37 % à 41,6%. En outre, au sein de la Commission, il existe des programmes spécifiques visant à augmenter le nombre de femmes dans l’encadrement interne. Chaque service est doté d’objectifs précis, afin d’améliorer l’équilibre entre les sexes. A contrario, dans ma propre Direction, dédiée à la justice et les consommateurs, le pourcentage de femmes occupant des postes de direction ou de management, est inverse. Nous rencontrons des difficultés pour attirer les hommes à travailler sur la thématique de l’égalité des sexes.
Personnellement, j’essaye constamment de stimuler mes collègues, en particulier sur leurs perspectives de carrière. Par exemple, je les conseille sur comment monter en puissance sur des postes de management. J’agis également comme un mentor pour les nouveaux managers au sein de la CE. Ce rôle est très inspirant pour moi, car je les accompagne, en continu, du début de leur carrière et tout au long de leur évolution. Ce programme de mentorat a débuté il y a trois ans. De plus, je reste à l’écoute de tous les collaborateurs, ma porte est toujours ouverte ! Chacun peut me demander des conseils ou des suggestions. En somme, j’œuvre pour un espace de travail inclusif, où chacun se sent en sécurité, heureux et se projette dans l’avenir.

Pour les prochaines années, quel serait pour vous le principal indicateur qui vous ferait dire que vous avez réussi votre mission ?

Comme mentionné précédemment, la Commission européenne s’est dotée d’objectifs et de stratégies spécifiques, ainsi que des indicateurs pour les évaluer. Ceux-ci sont publiés dans le Rapport annuel sur l’égalité des sexes. Je tiens à mentionner l’Institut européen pour l’égalité des sexes. Chaque année, il publie un Index sur l’égalité des sexes, afin de pointer les progrès dans ce domaine. C’est un outil de suivi et de reporting fantastique. Cependant, j’ai mon propre indicateur : ma famille et surtout mes deux filles. Elles peuvent me faire part de leurs réactions par rapport à mes décisions au niveau professionnel. En effet, les politiques et les projets sur lesquels nous travaillons à la Commission auront indéniablement un impact sur leur vie future. Par conséquent, il est crucial de les écouter aussi !

Bonus : quelle est votre passion ?

Ma première passion c’est ma famille ! Je suis également passionnée par l’égalité et la diversité. De plus, je crois fermement qu’un équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée est essentiel. Lorsque cela est possible, j’aime beaucoup voyager, la culture, faire du sport et la nature.
Mes derniers mots vont à vos lectrices féminines : si vous êtes une femme, vous pouvez tout faire !
Merci à nouveau pour cette belle rencontre et mes meilleurs vœux à Alter Egales.

Découvrez la version de l’interview en anglais par ici
"Gender equality is a fundamental value of the European Union” -  PDF - 151.2 ko
"Gender equality is a fundamental value of the European Union”
Interview by Alter Egales

© Alter Egales – Caisse des Dépôts 2021