Alter Egales
Le réseau mixité
du groupe Caisse des Dépôts

"Mon engagement, c’est l’égalité" - entretien avec Sophie Errante, Présidente de la Commission de surveillance de la Caisse des Dépôts

Rencontre avec Sophie Errante, la nouvelle Présidente de la Commission de Surveillance de la Caisse des Dépôts, à la veille de la Journée internationale du 8 mars. Elle s’est exprimée sur la façon dont son éducation a forgé sa vision de l’égalité, sur son expérience d’entrepreneuse, sur sa carrière politique et sur l’intérêt des réseaux mixité comme Alter Egales.

Madame la Présidente, merci d’avoir accepté cet entretien avec l’équipe d’Alter Egales. Notre première question porte sur votre parcours et vos valeurs ?
J’ai vécu aux Îles Marquises et en Guyane française, dans des lieux qui ont des organisations de société différentes de celles qu’on connaît en France métropolitaine : la qualité des relations humaines m’a profondément marquée parce que chacun y a sa place, l’essentiel étant de répondre aux questions “qui es-tu, qu’est-ce que tu fais ici, qu’est-ce tu apportes au collectif ?”. Et c’est génial parce que cela signifie qu’une personne n’est pas un sujet rattaché à quelqu’un, mais que notre vie nous appartient. Nous sommes responsables de ce que nous pouvons apporter aux autres.
J’ai été élevée dans une famille qui était très ouverte, où les valeurs transmises sont “prends ta vie en main, va faire des expériences, prends des risques, si tu tombes nous sommes là ; "tu es un, mais nous sommes tous”  : ceci implique une conscience de soi et de sa place dans le collectif. Il est important d’avancer, mais sans écraser le pied du voisin, car cela aurait des conséquences. Cette culture et ces valeurs apprennent à concevoir une relation qui ne se rapporte pas au genre, mais à la personne, et à avoir une démarche d’approche positive vers l’autre.
Quoi qu’il arrive dans la vie, aujourd’hui comme demain, il ne faut pas penser que, parce que je suis une femme, ou parce que je ne suis pas un homme, ça va être deux fois plus dur, deux fois plus long, ou différent. Mon attachement, c’est l’égalité . Et qui dit égal, dit parcours plutôt que genre. Je pense que si l’on doit mener un combat aujourd’hui, c’est un combat de prise de conscience, par les hommes comme par les femmes. C’est ce dont je me suis rendue compte à travers mon parcours assez atypique.

Dès le départ, par votre éducation, tout était possible ?
Après avoir pris conscience des enjeux, j’assume la responsabilité de mes actions et de mes engagements. Il est vrai que cela a beaucoup surpris, parce qu’on m’a parfois trouvée à des endroits où personne ne m’attendait. Quand j’ai créé mon entreprise c’était pareil, les banquiers me trouvaient trop jeune, pas assez expérimentée, me disaient que c’était trop compliqué ; et je ne comprenais pas pourquoi.
Mais je pense que toutes les femmes ne vivent pas leur parcours professionnel de la même manière, car certaines en souffrent. J’ai discuté avec des femmes devenues cheffes d’entreprise par succession : cela a été compliqué pour elles d’être reconnues légitimes en tant que “fille du patron“. Cette reconnaissance peut être aussi beaucoup plus lente parce que certains pères ont plus de mal à transmettre leur entreprise à une fille plutôt qu’à un fils. Je rencontre beaucoup de chefs d’entreprise qui me disent chaque fois que “le regard n’est pas le même, le combat n’est pas le même”. Même si j’ai l’impression que cela évolue et que les combats sont moins rudes, certaines femmes doivent toujours se battre davantage pour que leurs compétences et leur légitimité soient reconnues.

Dans quel secteur avez-vous créé votre entreprise ? Avez-vous rencontré des difficultés en tant que femme justement ?
J’ai créé avec mon mari une entreprise d’équipementier hospitalier, donc d’achat, revente et installation de matériels dans les hôpitaux. Travailler et vivre avec son mari peut être complexe donc il faut que le rôle de chacun soit très clair. Il est fondamental de travailler en complémentarité et non pas en rivalité : l’autre nous apporte ce que nous n’avons pas, et nous avons trouvé une belle complémentarité. Quand vous avez des personnalités semblables, c’est certainement plus difficile.
Alors que je souhaitais créer mon entreprise, j’ai été confrontée à des personnes qui me trouvaient trop jeune : or c’était le moment adéquat d’utiliser ma jeunesse et mon énergie. On m’opposait aussi mon manque d’expérience, ce à quoi je répondais “mais si je ne commence pas, comment en aurai-je, et pourquoi, moi, ne réussirais-je pas ?”. Donc il y a eu cette sorte de crispation, non pas sur le genre mais sur ma capacité à mener mon projet.
À l’inverse du monde anglo-saxon où un entrepreneur “vient avec ce qu’il est et apporte ce qu’il a", un créateur d’entreprise entend souvent en France “Quel est votre parcours ? Qu’avez-vous fait comme études ? Qui a sanctionné votre intellect ?”. Mais de quelle intelligence s’agit-il ? Si c’est une intelligence formatée correspondant à des standards, alors effectivement je n’y corresponds pas pleinement. Après on peut bien sûr commettre quelques erreurs, mais je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je l’ai fait à chaque fois avec une audace mesurée.

Avec une audace mesurée, et aussi l’envie de vous dépasser, d’aller jusqu’au bout de ce que vous pouviez faire ?
Cela fait aussi partie de l’éducation qu’on retrouve dans l’environnement des communautés. Je ne conçois pas mon court passage sur terre comme ne servant à rien, ou ne servant qu’à moi. Je dois savoir ce que je fais là, en quoi je peux être utile et ce que je peux apporter. Je me suis très vite engagée dans des associations. On ne peut pas rester assis à contempler ou à se plaindre : il faut agir, avancer sans freins, pour se dire après “j’ai fait ce que j’ai pu”. Je n’ai pas de surestime ni de mésestime non plus.

Ceci rappelle que les femmes doivent prendre conscience de leurs compétences et les mettre en œuvre… et que les hommes en soient conscients et y contribuent. Cette confiance en vos talents vous a-t-elle aidée à devenir la 1ère femme maire de votre commune, puis la 1ère femme députée de votre circonscription de Loire Atlantique ?
Sur un “coup de Trafalgar“, nous avons acheté une maison dans la bourgade dans laquelle je suis née. Cette bourgade m’a attristée, elle était mourante, une vraie ville-dortoir. Et j’ai envisagé de m’investir parce que les élus d’alors ne concevaient pas de gérer la commune dans une perspective dynamique. J’ai voulu échanger avec un ancien élu dont je partageais une vision, et nous avons évoqué la situation de la commune et les élections à venir (en 2008) : il m’a annoncé que si je voulais y participer, je serais tête de liste. J’y ai réfléchi avec perplexité parce que je n’ai jamais fait partie d’un conseil municipal, et mon mari m’a dit “tu n’avais jamais géré une entreprise avant de la créer, cela fait 7 ans et tout va bien, donc si tu veux que cela change, il faut que tu avances”.
De fil en aiguille, j’ai tissé mon réseau sur un projet, avec une équipe où les maîtres mots étaient la tolérance et la bienveillance. Il était hors de questions d’avoir des positions exacerbées, crispantes ou extrémistes. À partir du moment où tout le monde était bien associé au projet et qu’on avançait ensemble, chacun s’exprimait librement. J’ai été élue parce que nous avions ce projet et parce que l’opposition était dans une politique défaillante de quiproquos, de guerres intestines et de conflits dont les gens étaient fatigués.

Vous avez réussi à créer un équipage pour que tout le monde ”embarque”. Cela a permis de fédérer autour d’une vision et d’un projet. C’est comme cela que vous avez ensuite été élue à l’Assemblée nationale ?
Lorsque j’ai été élue maire de cette commune, je me suis investie dans le tourisme - ce qui a surpris certains, et m’a appris à construire des projets pour le territoire - et j’ai tissé du lien, j’ai rencontré beaucoup de belles personnes … dont mon ”mentor”, un élu du département, qui, à la veille des élections législatives de 2012, m’a signalé que le député de la circonscription ne se représenterait pas, et il m’a poussée à me porter candidate. Pour une fois, je me suis mis des barrières “je viens d’être élue maire, je n’ai que quatre ans de mandat, je suis une petite cheffe d’entreprise, que ferai-je à l’Assemblée nationale, je vais perdre le contact avec le terrain et ma relation avec les citoyens”. Ce à quoi il m’a répondu “mais justement, tu es tellement différente, il faut que tu te présentes, il faut que l’Assemblée nationale soit une assemblée nationale”.
Sortir d’une composition uniforme de l’Assemblée nationale est utile pour la qualité de l’action parlementaire et de la vie politique en général : il faut donc y favoriser le mélange, pas uniquement des genres, mais aussi des parcours, des visions.

Comment avez-vous vécu votre arrivée à la Caisse des Dépôts ? Avez-vous déjà participé à une réunion de la Commission de surveillance ?
Oui, la première ! Effectivement, 202 ans sans une femme à la présidence de la Commission de surveillance peut sembler étonnant. Mais, de la même manière, il n’y a encore jamais eu de femme présidente de l’Assemblée nationale ou du Sénat.
Pour moi il ne s’agit pas de valider un acquis ou une progression de la cause féminine, c’est simplement une question d’égalité. Ce n’est pas parce que je suis une femme que cette nomination doit faire parler. Je vais faire le job, on en reparlera dans trois ans, et vous me direz si j’ai assuré la fonction. C’est cela qui est intéressant. Qu’est-ce que je vais apporter de nouveau ? Je vais avoir un regard neuf notamment parce que je n’ai pas le profil typique de la Caisse des Dépôts ou de sa Commission de surveillance.
Je pense qu’on a aujourd’hui besoin en France d’une vision qui ne soit plus uniquement celle d’un expert. Nous sommes dans un pays où on masque des qualités à force de privilégier les experts. Sur certains postes, il faut mettre en avant les relations humaines, être des facilitateurs, créer du lien... Je ne veux pas être une experte mais une ambassadrice, je veux porter la Caisse des Dépôts avec son ambition et ses actions pour la vie quotidienne des français. Je voudrais qu’on parle de ce qu’elle fait tous les jours, et des hommes et des femmes qui y travaillent, de tout ce qui forme le Groupe. Parce que je m’aperçois qu’il est très peu connu par les français.

Est-ce que vous avez un regard particulier sur la loi Zimmerman ou sur la loi Sauvadet, et tout ce qui a été mis en place pour la féminisation de la gouvernance ? Il est certain que ce n’est jamais agréable de se dire “on me propose un mandat parce que je suis une femme”, mais d’un autre côté, pourquoi se l’interdire ?
Dans mon cas on ne me l’a pas proposé, j’ai postulé, cela vient probablement de mon éducation et de mon parcours.
Etre obligé de passer par la loi et des quotas pour exiger autant d’hommes que de femmes, que les salaires et les parcours professionnels soient égaux, me révulse. C’est insultant pour la société, car cela signifie qu’elle n’est pas capable de comprendre seule que c’est ainsi que l’on crée des sociétés apaisées. Après cela, il faut inciter les femmes à être plus proactives et à s’emparer de leur parcours ... et c’est un autre sujet qu’il ne faut pas oublier.
Je pense qu’on apporte des choses différentes, ni plus ni moins. Ce qui est important c’est la complémentarité, c’est un autre regard. On ne veut pas prendre le pouvoir, on a envie de l’exercer, ce qui est très différent : ce n’est pas une prise guerrière. Ce qui est intéressant c’est d’accompagner le changement, d’aider et de pouvoir faire le bilan de nos réalisations ensuite. Le but n’est pas de dire “ça y est je l’ai eu” comme si c’était un Graal, même si certaines femmes ont soif de pouvoir et envie de l’exercer de cette manière-là. Sans tomber dans la caricature, je pense qu’il faut souligner qu’on est différentes et compatibles, qu’on apporte autre chose. Et ce n’est pas qu’on veut quelque chose, c’est qu’on y a droit.

Est-ce que vous avez déjà fait partie de réseaux comme Alter Égales ?
Je fais partie des Fameuses à Nantes. J’ai ainsi participé au dernier Printemps des Fameuses, qui a été un beau succès. J’accompagne bientôt la délégation française de l’Union interparlementaire internationale, à la 62ème Commission sur le Statut des Femmes, qui se tiendra le 13 mars au siège de l’ONU à New-York.

Vous découvrez aujourd’hui notre réseau Alter Égales, créé il y a 7 ans, placé sous l’autorité du Directeur Général de la Caisse des Dépôts qui le soutient fortement. Qu’en pensez-vous ?
Avec le recul qui est le mien et ce que je comprends aujourd’hui de l’organisation du groupe Caisse des Dépôts, je pense qu’Alter Égales présente un énorme intérêt pour donner du sens, pour réussir à traduire ce qu’est le Groupe, et contribuer à faire connaître ses membres. Alter Égales participe aux rencontres et aux échanges, vous créez du lien entre les différentes entités, c’est génial dans un Groupe aussi gigantesque. C’est l’idée de faire du participatif et pas uniquement de l’informatif. Et je pense que ce réseau peut être une aide importante au niveau managérial et stratégique. Je suis très intéressée d’en devenir membre !

Interview réalisée par Anne de Blignières et Coralie Dibling – Photos de Jean-Marc Pettina

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